13 octobre 2011
Dans la peau de la dirlo
Si ma journée n'a pas été simple, j'avoue quelque fois trouver que je me plains pour pas grands chose.
Aujourd'hui, j'ai compris que jamais, quelque soit la paye reçue, je ne deviendrai dirlo d'une école. Qui plus est un dirlo ne gagne pas forcément beaucoup mieux sa vie. Je le savais déjà mais une journée comme celle qu'à vécu notre école aujourd'hui suffit pour calmer qui que ce soit.
Alors soit je vais essayer de décrire la journée de ma dirlo, du moins de ce que j'en ai vu et ça commence mal parce qu'elle se tape les bouchons et qu'elle pense arriver en retard....ce qui n'est pas le cas. Mais notre dirlo c'est notre zéroïne à nous. super efficace, super à l'heure finalement.
8h30 commence le début des hostilités: une matinée de REE.
La première, celle de Kidzilla où il faut annoncer à la maman la déscolarisation partielle de sa fille. La réunion commence à 9h mais on se prépare un peu avant parce qu'on le sait: ca va être dur. La maman est de bonne volonté même si elle a ses soucis. Elle crains pour sa fille. Je commence en déclarant que malheureusement ça ne s'arrange pas. Zéroïne poursuit en disant que modestement je ne fais pas part de ma propre souffrance et que j'ai craqué. Qu'on a essayé et qu'on y arrive pas parce que sa rééducation se fera d'abord avec des soins médicaux appropriés. La conseillère à la scolarisation termine en disant que malgré le changement classe et ma dévotion, ainsi que celle de tout mes collègues, le cas est difficile. Que cela nuit malheureusement à toute la classe et annonce la déscolarisation partielle.
La maman fond en larme. Elle comprend. Elle aussi, elle lutte et comprend qu'avec les 27 élèves je ne peux pas tout gérer surtout si ça influence les autres. Nous parlons de l'éventuelle violence de son ex sur la petite. Je fais part du fait que ses bleus dans le dos sont étranges mais que la petite m'a dit que c'était à cause de Vivi. Vivi pour moi c'est Viviane, une ATSEM... Donc je n'y prête pas attention.
Vivi en fait, c'est Evelyne: la nouvelle compagne de son papa. Nous surveillerons donc à l'avenir la moindre trace.
Loin de la catastrophe larmoyante que nous attendions la maman y met de la bonne volonté: Kidzilla, après la Toussaint ne fréquentera l'école que l'après midi... Elle s'est même proposé de la garder après 15h... Nous aviserons.
10h seconde REE. La maman de ma petite trisomique qui vient pour son second fils. J'ai eu le premier qui est actuellement en 6ème et j'ai la petite dernière. Le cas? John, CM1, un peu livré à lui même, s'est fait renversé par une voiture alors qu'il était à vélo dans une rue proche de l'école. Traumatisme crânien. conséquences: perte du langage, amnésie partielle, perte de motricité... et moult petits désagréments qui demande une rééducation. Il reprends l'école après plusieurs mois d'hospitalisation et de centre rééducatif.
Imaginez: vous êtes une maman célibataire, 3 enfants, sans emploi, sans formation (probablement illetrée), une petite fille de 5 ans avec une trisomie assez sévère (en couche, elle ne parle pas, régurgite tout ses aliments) un autre gamin de 9 ans fortement handicapé, un grand sur qui elle se repose beaucoup (et qui, dieu merci, n'a pas craqué), elle a reçu un avis d'expulsion et n'a plus de quoi se nourrir elle même.
Pendant la seconde REE, des larmes d'une maman désespérée, perdue, qui réclame l'aide de l'école pour elle et ses enfants, priant dieu et lui demandant pourquoi le sort s'acharne sur elle.
Matinée de Zéroïne affreuse. Quand on nous dit à nous, enseignants, de ne pas apporter les bagages de l'école chez nous c'est une vérité... Comme dirait la conseillère à l'éducation: Dès fois, on a juste envie de prendre la main du gamin et de lui dire "Allez vient chez moi".
Sauf que voilà, l'école peut nous sortir de la panade et même si nous outre passons notre rôle presque tous les jours, Il arrive un moment ou rentrer chez nous et oublier, c'est aussi une question de survie morale.
Le pire est à venir.
A peine sortie de sa seconde REE, Zéroïne va se restaurer...ca dure 30 minutes avant que notre super gardien ne vienne nous l'enlever. "Je crois que c'est urgent".
Pour l'être ça l'est.
La maman qu'elle reçoit arrive avec ses deux filles. Elle est défigurée, tuméfiée. D'origine croate, elle annonce sa fuite. Son mari a été incarcéré dans la nuit. Il sera libéré ce soir. Il lui faut prendre l'avion d'urgence avec ses filles sous le bras. Elle ne sait pas où elle en est, ce qu'elle doit faire. Les gendarmes vont la contacter pour lui donner une chambre pour les prochaines nuits. Mais en attendant...
Zéroïne lui dit de partir vite faire ses bagages avant sa libération et de les ramener à l'école. Nous stockerons ses affaires dans notre réserve de matériel.
Zéroïne: Allez y mais n'y allez pas seule. Demandez à des hommes costauds que vous connaissez de vous aider.
Maman: Le problème c'est eux... je ne peux pas.
Zéroïne: Comment ça?
Maman: J'ai trompé mon mari plusieurs fois...
Un vrai vaudeville si les conséquences n'étaient pas si tragiques. La mère revient avec ses bagages, l'assistante à la scolarisation l'aide pour les prochains jours à lui trouver toute l'aide nécessaire...
Dirlo pour une prime 380 euros de plus par mois (pour une école de plus de 10 classes) alors qu'on est confronté à toute la misère humaine et que surtout "il faut pas craquer"
Très peu pour moi...
Ah... et je suis pas dans une école ZEP mais dans un quartier pavillonnaire. Aux chiottes les préjugés...
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